Choriste du mois


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  06. Being a ginger has plagued me my entire life.

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MessageSujet: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Lun 18 Fév - 20:57

Emma replaça le bouquet de fleurs sur la table de la cuisine, apparemment trop peu centré pour elle. C'était la troisième fois qu'elle remettait en place le joli vase aux couleurs clairs. La troisième fois qu'il lui semblait dangereusement s'éloigner du parfait point d'équilibre, de l'harmonieux emplacement que représenterait le concours en un même point de droites issues d’un système pondéré au niveau des quatre pieds de la table. Aujourd’hui, Wyatt devait les emmener, Emily et elle, à la ferme. Fort symbole pour l’enterrement de la hache de guerre. Car oui, effectivement, cette après-midi passée ensemble n’avait pas plus pour vocation de servir de sortie en famille que de permettre à ladite famille d’en être une, à nouveau. Alors nécessairement, Emma était un peu nerveuse. Elle ne tenait sincèrement pas à ce que cet épisode se transforme en une énième dispute au sujet du mari de la rouquine. Elle avait parfaitement compris que Wyatt ne le portait pas dans son cœur. Cependant, il était venu à leur mariage, ayant pris sur lui, et cela signifiait beaucoup pour miss Pillsbury, qui tenait vraiment à leur relation. Ils n’avaient su s’empêcher de s’appeler des heures durant au moins une fois par semaine lorsqu’elle avait quitté sa ville natale ; elle ne pouvait s’empêcher de lui parler, aujourd’hui, alors qu’il vivait tout à côté d’elle. Une quatrième fois. Ce vase ne voulait définitivement pas se centrer, comme s’il était asymétrique, au grand damne de la jeune mère. Soudain, elle fut sortie de ses pensées par la voix bienveillante –quoi qu’inquiète- de son mari. « Em? Tu es sûre que tu ne veux pas que je vous accompagne ? » Il s’était installé contre l’encadrement de la porte, croisant ses bras sur son torse. Emma se tourna vers lui, forçant un sourire alors qu’elle replaçait sa jupe, comme si elle était froissée. « Hm, je… » Elle s’approcha de lui, un peu plus calme, sachant néanmoins que ce n’était pas une bonne idée : après tout, c’était à son sujet surtout que son frère et elle se disputaient. Et pourtant, ça ne le concernait pas plus que ça, et Emma le savait, c’était entre son frère et elle. « Non, c’est à moi d’y aller. » Elle déposa un baiser sur sa joue pour le remercier toutefois du geste, et vérifia une nouvelle fois son vase. C’était bien la seule chose qu’elle contrôlait désormais. Un simple vase. C’est pour ça qu’elle s’acharnait à le centrer : parce qu’elle avait une influence sur lui. Lorsqu’elle le voulait, elle le faisait bouger. Son après-midi serait plus compliquée à gérer.

Bientôt, on toqua à la porte. C’est Emma qui alla ouvrir, découvrant le visage de son frère, à qui elle sourit tendrement en se décalant de l’entrebâillement de la porte pour le laisser entrer. Ils ne resteraient pas longtemps, juste le temps de faire mettre ses chaussures à Emily et de prendre son sac à main. La ferme… finalement ça avait quelque chose de très angoissant. Elle n’y était pas retournée depuis un moment, pour tout dire… depuis ce fameux jour où ils y étaient allés ensemble. Elle ne savait pas encore comment elle allait réagir, et n’avait su estimer qu’approximativement la distance minimum qu’elle devrait veiller à maintenir entre elle et tout soupçon de flaque de boue. Peut-être même qu’elle garderait Emily contre elle, même si connaissant la petite fille, elle voudrait plutôt sauter à pieds joints dedans… Emma frotta nerveusement ses autres doigts avec son pouce, tentant de ne pas trop anticiper le moment, puisque de toute façon, elle n’allait pas rester dans la voiture en arrivant… elle allait définitivement y aller, et passer l’après-midi avec son frère et sa fille, alors s’angoisser par avance était inutile. Une fois arrivée devant la chambre de la petite fille, qui jouait avec ses peluches, elle lui fit signe de venir vers elle. « Tu viens ma puce ? Tonton Wyatt est là ! » Toute heureuse, Emily se releva, courant vers l’entrée pour le voir ; elle aimait beaucoup Wyatt, Emma avait déjà eu le loisir de s’en rendre compte. Et c’est tout sourire qu’elle la vit faire un câlin à son oncle. Ceci la calma étrangement. Revenant alors vers eux, elle s’adressa à son frère. « Tu veux boire quelque chose ? » Elle ne savait trop dire si elle essayait d’être polie ou de seulement lui faire oublier qu’ils étaient supposés aller à la ferme… elle avait beau tout faire pour essayer de ne pas y penser, elle ne pouvait s’empêcher de se remémorer les mauvais souvenirs qui planaient sur cet endroit en ce qu’il symbolisait seulement. Pourtant elle voulait vraiment y aller, faire en sorte que les choses redeviennent normales avec son frère. Elle ne voulait pas le perdre, ne plus lui parler ou ne le faire qu’occasionnellement comme ils avaient eu tendance à le faire ces derniers temps… alors oui, ça lui coûterait. Mais elle devait le faire.


Dernière édition par Emma P. Schuester le Lun 1 Juil - 21:33, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Mar 19 Fév - 19:23

Une serviette roulée autour de la taille, Wyatt traversa le salon en jetant un coup d’œil au ciel par la fenêtre de son appartement. Un bleu limpide à peine moucheté de quelques nuages blancs, la journée s’annonçait excellente. Ses lèvres pleines se courbèrent en un sourire enjoué et il s’empara du journal du jour qu’il avait laissé sur le comptoir en revenant de son jogging matinal. Accoudé contre le bois laqué de sa table haute, il déplia le quotidien et entreprit la lecture des nouvelles du monde en sirotant son café noir qui avait un peu refroidi pendant qu’il s’était débarrassé de la sueur de sa routine sportive. Le gynécologue n’était pas très versé en politique, encore moins en politique locale depuis qu’il avait eu affaire à Sue Sylvester dans son cabinet, mais il aimait tout de même se tenir informé des dernières tendances et opinions. Cela faisait toujours d’excellents sujets de conversation pour combler les blancs de patientes peu inspirées et trop tendues pour lui laisser mener ses examens en toute tranquillité. Tournant les pages, rien n’attirait vraiment son attention dans les gros titres ou les photos. Il finit par la page des jeux et horoscopes, et ne put s’empêcher de chercher la rubrique qui lui correspondait. Capricorne : Vous tenez le bon bout ! Après des mois de travail, vous arrivez enfin à la fin de ce projet. Vous pouvez être fier de ce que vous avez accompli. Arquant un sourcil amusé devant ses prédictions du jour, il reposa la fin de son sandwich et repartit en direction de sa chambre pour trouver quelque chose d’approprié pour son programme de la journée. Si le projet pour lequel les étoiles lui promettaient bonne fortune était celui d’emmener sa sœur et sa nièce dans une ferme dans la campagne environnante, elles ne s’étaient trompées que sur la durée d’élaboration de ce petit voyage, mais il acceptait de bon gré toute la chance qu’il pouvait emmagasiner. Cela faisait plusieurs mois en revanche qu’il n’avait pas eu de véritable discussion avec Emma. Pas depuis son mariage, peut-être même un peu avant. Il n’avait jamais trouvé la force d’aller la trouver en tête à tête pour lui présenter ses vœux de bonheur en bonne et due forme. Chaque fois qu’il passait prendre Emily pour une après-midi au parc ou du shopping qui la couvrirait de toutes ces choses inutiles dont les petites filles raffolent, le nom ou la tête de Will était apparue, lui laissant un mauvais arrière goût et l’envie de fuir. Ce n’était pas parce qu’il avait consenti à envisager que ce crétin puisse la rendre heureuse qu’il allait pousser le vice jusqu’à chercher son amitié. Il préférait encore fréquenter la mairesse, et ce n’était pas peu dire. Presque un semestre sans un coup de fil un peu plus consistant que du “Salut, ça va ?”, sans visite impromptue ou sortie au restaurant entre Pillsbury. Les yeux du jeune homme se voilèrent un instant de tristesse qu’il chassa rapidement en boutonnant le jean un peu usé qui ferait l’affaire pour traîner dans la poussière et le foin. Le passé n’avait plus d’importance. Ce qui comptait c’était que la journée soit une réussite et qu’il retrouve sa nièce et sa sœur dans un moment privilégié qui n’appartiendrait qu’à eux.

Malgré la chaleur du milieu de journée, il jeta sa veste en cuir brun sur ses épaules parfaitement dessinées sous son t-shirt et sortit en glissant son téléphone dans la poche arrière de son jean avec son porte-feuille. Ses clefs à la main, il fixa un instant son regard dans le vide pour vérifier qu’il n’avait rien oublié. Tout devait être parfait pour que ses deux princesses passent la meilleure après-midi de l’été. À peine s’était-il installé dans sa voiture que la sonnerie de sa mère retentit dans l’habitacle. Retirant ses doigts du contact, il dévisagea l’écran éclairé dans le vide-poche comme s’il avait eu Rose Pillsbury en face de lui. Cette sorcière avait un don pour le surprendre à chaque fois qu’il projetait de faire quelque chose avec sa sœur aînée. «Allô maman ?» dit-il en décrochant finalement. Il n’aurait de toute façon pas le temps de dire quoi que ce soit d’autre avant qu’elle n’ait achevé de lui déverser son tsunami de plaintes diverses et variées sur la tête. Sa mère était pourtant une femme d’une nature assez douce. Ses cheveux carotte toujours soigneusement brushés vers l’arrière, et ses grosses boucles d’oreilles dorées lui donnaient l’air d’une gentille grand-mère et son lui aurait donné le bon dieu sans confession malgré sa ginger supremacy virulente et notoire. La tête appuyée contre le repose-tête, il leva les yeux au ciel en retenant le soupir profond qu’il avait envie de pousser mais qui ne ferait que prolonger la litanie de sa génitrice si jamais elle l’entendait. «Et pour couronner le tout, on n’entend plus parler de toi. C’est trop te demander de nous appeler de toi-même un peu plus souvent ? Tout le monde se fait du souci pour toi ici. Les Kingston n’arrêtent pas de demander quand tu comptes revenir, et nous, tes parents je te le rappelle, nous ne pouvons pas leur répondre ! Leur fille Caroline est un ange. Je suis sûre qu’elle te plairait. Elle est rentrée de Berkeley cette année. Un peu jeune, mais tellement mature.» Et c’était reparti. L’agence matrimoniale Pillsbury. Il n’y avait rien à faire, ses parents ne retiendraient jamais la leçon. Leurs complots pour essayer de le marier à l’une des héritières rousse du clan, aussi riche qu’hideuse, avait été la goutte qui avait fait déborder le vase et l’oiseau avait quitté le nid pour retrouver sa sœur à Lima où ils avaient grandi avant de déménager. N’y tenant plus il soupira bruyamment pour interrompre le flot de parole qui se poursuivait en une morale interminable et des supplications pour l’engager à revenir à Mansfield. «Maman, je suis occupé. Je vais voir Emma et Emily aujourd’hui. Qui vont bien aux dernières nouvelles, merci de t’en inquiéter.» Tandis que Wyatt était le fils prodigue que dont on implorait le retour, Emma quant à elle était définitivement bannie par le reste du clan depuis qu’elle avait décidé d’avoir un enfant hors mariage puis d’épouser l’homme à la choucroute brune. Leur famille avait toujours été compliquée, et le médecin n’avait pas la moindre envie de mettre le doigt dans l’engrenage complexe de la relation entre sa sœur et ses parents. Il avait déjà bien assez de pain sur la planche avec leur propre relation comme ça. «Je dois raccrocher maintenant. Je te rappellerai. Je t’embrasse.» Il s’empressa de raccrocher l’appel pour sortir finalement du sous-sol et abattre ses lunettes de soleil rondes sur son nez couvert de tâches de rousseur alors qu’il s’enfilait à toute allure dans les rues de Lima.

Garé au pied de l’immeuble moyen dans lequel la petite famille Pillsbury-Schuester vivait, il inspira profondément avant de se décider à monter les escaliers. Le visage souriant d’Emma qui apparut derrière la porte le soulagea et il enlaça sa sœur tendrement avant de déposer un baiser sur sa joue et de la suivre à l’intérieur. Sans prendre le temps de dire quoi que ce soit d’autre, elle s’enfila dans le couloir qui menait à la chambre de Milly. Le jeune homme secoua la tête amusé de la familiarité toujours intacte de sa sœur et s’avança jusqu’au salon où il eut le déplaisir de trouver son beau-frère. «Will.» salua-t-il froidement. «Je ne savais pas que tu devais te joindre à nous.» Ses mâchoires se contractèrent à cette idée et il planta son regard vert dans celui du professeur d’espagnol. S’il était là, ses retrouvailles soigneusement préparées avec Emma perdraient tout leur sens. Il avait besoin de ne pas l’avoir dans les pattes et de ne pas avoir à contrôler la moindre de ses paroles de peur de blesser sa sœur. Il faisait avec Will, tant qu’il restait à distance. «Parce que je ne viens pas.» répliqua-t-il avec un regard mauvais qui trahissait son inquiétude. On pouvait au moins espérer qu’il traite sa famille comme il se devait. Avant d’avoir eu le temps de lui renvoyer la balle, une petite tête brune vint le heurter de plein fouet avec un cri de joie. «Emily !» Changeant du tout au tout, son regard s’adoucit instantanément et il souleva sa nièce du sol pour la prendre dans ses bras et l’étreindre dans un câlin plein de piaillements impatients. «J’espère que tu n’as pas mis tes plus belles chaussures pour courir partout.» plaisanta-t-il en regardant la petite fille droit dans ses yeux du même vert que les siens. La petite toujours fermement accrochée à son cou, il tourna finalement le dos à son père pour répondre à la proposition un peu trop polie d’Emma. «Non merci, j’ai tout ce qu’il me faut. Il ne me manque plus que mes deux filles préférées.» Ses yeux pétillaient d’enthousiasme comme ceux d’un enfant tant il misait gros sur cette sortie qu’il avait lui-même organisée. «Il n’a pas plu depuis longtemps, mais sait-on jamais, une vieille paire de baskets me semble un choix plus raisonnable pour ce genre de sortie.» ajouta-t-il en fixant les pieds de son aînée. Il la savait réticente. Sa voix s’était tendue au téléphone lorsqu’il avait mentionné la ferme où l’accident avait eu lieu. Mais ils avaient besoin d’un symbole fort pour repartir du bon pied, il en était convaincu.
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MessageSujet: Re: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Lun 25 Fév - 22:40

Cherchant probablement à éviter de ne laisser son frère et Will trop longtemps en tête à tête, Emma s'était empressée d'aller chercher Emily, espérant peut-être que sa présence servirait d'une sorte de diversion. Elle adoucirait en tout cas les traits fâchés de son oncle qui, elle l'espérait, n'aurait peut-être seulement pas eu le temps de démarrer une conversation avec son mari. Elle savait pertinemment que les deux jeunes hommes n'avaient rien en commun que précisément la petite Emily et sa mère. Et dès lors si elle les laissait seuls plus de trente secondes, l'effet si thérapeutique de cette sortie à venir serait neutralisé, et pire encore cette si bonne initiative déboucherait à nouveau sur une dispute, tant entre Emma et son frère qu'entre ce dernier et le mari de la rouquine, qui à l'occasion entamerait peut-être une dispute avec sa femme-même... problématique triangulaire que miss Pillsbury voulait à tout prix éviter. Comptant néanmoins sur le supposé sang-froid des deux hommes de sa vie, elle se vit contrainte de quitter la pièce rapidement après avoir enlacé son frère, songeant que plus vite elle s'engouffrerait dans le couloir, plus vite elle serait de retour. En l'occurrence Wyatt n'aurait peut-être qu'à peine eu le temps de pénétrer dans le salon où William était encore installé. La rouquine atteignit donc rapidement la porte de la chambre de l'enfant, et comme elle y comptait, cette dernière ne fut pas longue avant de courir en direction du salon pour saluer Wyatt. Emma, elle, prit son temps. Elle resta peut-être cinq secondes, comme figée sur place, sentant son rythme cardiaque s'accélérer dangereusement. L'inquiétude semblait la saisir par à-coups, tantôt violente et tantôt réduite au silence, faisant subir à sa pompe aortique une irrégularité probablement dangereuse, à la longue. Elle se retrouvait parfois angoissée à en manquer d'air, envisageant sincèrement de débouler dans le salon pour annoncer à son frère qu'elle ne viendrait pas. Qu'il était tout pardonné, qu'elle l'aimait... mais qu'elle ne pouvait pas. Et puis la peur s'adoucissait, s'évanouissait presque dans une sorte d'oubli qui avait cela d'instable qu'il était temporaire. Depuis plusieurs jours maintenant, elle se retrouvait victime de ces alternances, entre relativisme et angoisse profonde, prête à se ruer sur son téléphone pour tout annuler à trois heures du matin pour rêver ensuite que tout allait pour le mieux.

Réalisant qu'elle s'était absentée trop longtemps, une fois ses idées remises en place, Emma prit une grande inspiration, serra et dé-serra les poings à 3 reprises, comptant à haute voix dans un murmure presque essoufflé. Bientôt ses talons claquaient dans le couloir, tapant un rythme trop régulier, métronome de ses songes. It's ok by me... it's ok by me it was a long time ago... chantonnait-elle silencieusement, se mordillant toutefois la lèvre inférieure non pas plus pour appuyer ses dires que par inadvertance, inconsciente seulement de ce que sa nervosité provoquait en elle. Au fur et à mesure que l'heure fatidique du moment où elle devrait affronter sa plus grande peur approchait, celles qui n'étaient jusqu'à lors que de petites crises de panique se rapprochaient et s'intensifiaient. Si bien qu'elle dut faire une autre pause, presque arrivée au niveau du salon, pour ne pas laisser transparaître ses affres. there, there baby it's just textbook stuff la mélodie défilait toujours dans sa tête. it's in the ABC of growing up. C'était une manière de tourner la page. Et Dieu, qu'elle voulait la tourner... Elle voulait tellement pouvoir retrouver son frère, se dire qu'elle avait pu aller à la ferme, à cette ferme, le début de tout. Pourtant une sorte de conflit intérieur l'empêchait de seulement vouloir "grandir" par cette expérience de sa capacité à être maître d'elle-même, de son humanité existentielle qui se déferait de l'essence d'un souvenir douloureux. Elle avait le sentiment que c'était trop tôt. Trop tôt... après plus de vingt ans... non définitivement, elle se cherchait des excuses. Elle ne serait jamais prête, et c'était bien cela qui l'avait poussée à accepter. Il n'y aurait pas de meilleur moment. Il n'y aurait jamais de meilleur moment, parce que jamais elle ne se sentirait la force d'affronter son plus grand tourment. Elle voulait le faire, pour Wyatt, pour sa fille... mais dans le même temps elle avait le sentiment que tout pourrait s'arranger beaucoup plus facilement. Elle pourrait rester là, boire un café avec son frère, se remémorer des bons souvenirs qu'ils avaient eu ensemble, au lieu de revivre inlassablement les mauvais, le mauvais en guise de symbole fort... Une part d'elle, cette part réfléchie et raisonnée, était plus que d'accord avec l'idée de son frère. Elle savait que c'était une très bonne idée, un nouveau départ assuré et une bonne chose. Mais il en restait qu'une peur effroyable et indicible la dévorait de l'intérieur. Après tout, c'est ce qu'elle était, non? Elle était Emma Pillsbury Schuester, 33 ans, mariée, un enfant, une peur bleue de la ferme. Pourquoi ne devrait-ce pas rester comme ça? Au fond, elle reniait par là ce qu'elle était, à ce qu'elle pensait. Elle était peut-être effectivement également animée par cette peur totalement irrationnelle de perdre son identité en perdant ses peurs les plus profondes, comme si elle avait construit son existence entière sur ces tourments infantiles. C'était ridicule, et elle aurait pu en être consciente si elle n'avait pas eu si peur.

Elle daigna finalement s'extraire à la pénombre du couloir pour réapparaître auprès de sa famille. Et elle s’apaisa étonnamment à leur simple contact. now, now darling, oh don't lose your head Il n'y avait que cette voix douces et ces accords harmonieux brisant le silence de ses songes qui pouvait la calmer à égale efficacité. Emily était accrochée au cou de Wyatt, vision qui arracha à Emma un sourire inconscient; revenant peu à peu à ses esprits, elle proposa à son frère quelque chose à boire. Retarder l'échéance à tout prix. On aurait dit une enfant naïve qui pensait qu'à perdre deux minutes, elle parviendrait à faire oublier à ses parents qu'il fallait l'emmener à l'école. On aurait dit qu'elle allait trouver un plan miraculeux pendant ces deux minutes arrachées à son destin fastidieux. Juste le temps de réfléchir... mais Wyatt déclina sa proposition. Ses yeux s'arrondirent alors, son sourire s'effaça dans une déglutition pénible. Le souffle court, Emma passa une main sur sa tempe, comme si elle se sentait fiévreuse, semblant entendre son coeur battre plus vite qu'à l'accoutumée alors qu'elle se sentait démunie. Elle avait le sentiment qu'on la forçait à souffrir. Qu'elle hurlait, déchirait le calme de la pièce dans des pleurs lugubres qui floutaient son regard perdu. Qu'elle essayait de se cacher dans un coin, qu'elle essayait de trouver réconfort et compréhension, mais que personne ne l'entendait. Personne ne voulait l'entendre. Une enfant qu'on ne croirait pas. Un caprice qu'on jugerait surmontable alors même qu'elle se sentait capable d'en défaillir.

Wyatt, lui, semblait plus qu'optimiste. Et ce sourire d'enfant. L'à-coup douloureux s'apaisa. Un temps. Les yeux rivés sur ses pieds, le jeune homme eut une réflexion des plus logiques. Une paire de basket était effectivement bien plus approprié pour ce genre de sortie. Mais quelque part le choix d'Emma suggérait toute l'application à laquelle elle s'employait pour seulement nier le fait qu'elle allait bien devoir le faire: se rendre à la ferme. Il avait raison, plus que raison. Mais pourtant elle s'obstinait, comme si ça allait y changer quelque chose. Fixant à son tour ses chaussures, fronçant les sourcils, elle feinta de ne pas comprendre. « Mais on peut rester hm... uniquement là où il y a un sol en dur, avec du béton, des bâtiments, et aucune bête à moins de vingt mètres... » à savoir cinq mètres carrés, à l'entrée de la ferme... déraisonnable; inutile, même. « ... ou bien dans la voiture. » Les yeux d'Emma s'étaient perdus dans le vide, sa phrase était prononcée dans un seul souffle auquel quelques décibels faisaient défaut. Il lui fallait des baskets. here's the day you hoped would never come Mais il était hors de question qu'elle marche dans la boue. don't feed me violence « oh Wyatt pourquoi m'infliges-tu ça? » Elle se taisait. Il avait raison. Encore une fois. Se le répéter lui permettrait peut-être de l'admettre. Si elle avait équipé Emily avec des bottes supposée de pluie, qu'elle laverait à grand jet et pendant une -ou deux- demi-heures après leur retour, utilisant certainement 5 savons différents -elle les avait déjà disposés par ordre logique d'utilisation dans la salle de bain-, si elle s'appliquerait par la suite à laver la baignoire-même qui lui aurait servie à accomplir cette tâche éprouvante avec trois types de javel, utilisés respectivement une, deux et cinq fois pour le plus puissant, puis à rincer abondamment pendant un nouveau quart d'heure, Emma n'avait jamais osé envisager qu'elle devrait marcher dans la terre. Elle bénit un instant le seigneur, ou quelque dieu qu'il soit qui avait décidé d'épargner à Lima une pluie récente. Elle n'aurait pas supporté une plus grande épreuve. you can't keep on like this « Oui je... suppose qu'il faut des baskets. » Elle passa nerveusement une main dans ses cheveux, puis plongea son regard noisette dans le vert émeraude de celui de son frère, dont avait indirectement hérité Emily. « Je ne suis pas sûre de pouvoir, Wyatt... » Une mine pénible habitait son visage, ternissant ses traits dans une pâleur déconcertante. Pourtant elle ne voulait pas le décevoir, elle voulait faire cet effort, pour eux. D'ailleurs, Emily la regardait déjà avec de grands yeux tristes, comme si la promesse d'un jouet venait de s'effacer devant elle -en l'occurrence la promesse d'une virée à la ferme. Détournant le regard de cette vision déchirante, Emma commença à triturer nerveusement son alliance, seul moyen apparent d'occuper ses mains. Distraite, elle songea qu'il n'accepterait pas de simplement "faire la paix" comme ils auraient pu en convenir quelques années plus tôt. « Tu ne me laisseras pas seule, hein? Et je... je ne veux pas marcher dans la boue, vraiment pas, je ne veux pas d'accord? Pas la boue, juste un endroit très, très sec, et pas d'animaux, non non, pas d'animaux, ou alors dans leur box, loin, assez loin, et... » Elle se stoppa, ne voulant pas laisser ses paroles couler alors même qu'elle était incapable de réfléchir aux règles qu'elle énonçait vaguement, prête à fixer au centimètre près la distance qui devrait la séparer de tout être organiquement développé, de toute chose qui pourrait potentiellement respirer, faire du bruit ou sentir quoi que ce soit. Mais un tel comportement aurait été exagéré, quoi qu'à la vérité elle s'imaginait tout à fait arpentant les tours et détours de la ferme, son mètre déployé à la main pour vérifier qu'on lui accordait son espace vital...
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MessageSujet: Re: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Sam 2 Mar - 20:10

L’idée lui était venue en lisant le journal quelques jours plus tôt. Épiphanie au-dessus d’un canard local, c’était assez ironique mais il fallait admettre que l’occasion était rêvée pour ces retrouvailles qui angoissaient le jeune homme plus qu’il n’aurait voulu l’admettre. Un article assez mal écrit sur le déclin des petites exploitations céréalières de la région, rien de bien intéressant, mais la photo l’avait ramené plus de vingt ans en arrière. Un gros fermier engoncé dans une salopette en jean taille XXL dont l’une des bretelles pendait, portant une grosse moustache jaunasse à cause sans doute d’un abus de tabac qui lui vaudrait une maladie incurable, était appuyé contre son gros tracteur rouge dévoré par la rouille, tout sourires. Ce gros bonhomme fermement accroché à son monstre de ferraille ressemblait terriblement à celui que Wyatt avait rencontré lorsque ses parents l’avaient emmené visiter l’une des fermes alentour pour découvrir les terres. Étaient-ce ses parents ? Ou bien une sortie de l’école ? Sa mémoire s’était brouillée avec le temps, mais ce dont il se souvenait parfaitement c’était de la présence d’Emma. Ce jour là tout avait basculé. Il n’était encore qu’un petit garçon. Une boule de nerf, hyperactif au dernier degré, avec une curiosité débordante et une langue déjà bien pendue. L’inverse de sa sœur plus réservée et posée. Bien qu’il fût le cadet, Wyatt avait rapidement pris le dessus sur sa sœur et la malmenait en lui imposant son rythme de vie effréné. Il se souvenait encore de l’odeur pestilentielle à mesure qu’ils s’approchaient de la cuve maudite au fond des bâtiments en béton. Il courait dans tous les sens, pour caresser les animaux, leur donner à manger, se faisant gronder au passage parce qu’un coup de dents finirait par croquer ses petits doigts s’il ne faisait pas attention. Il ouvrait toutes les portes, posait dix mille questions, mais rien n’y faisait, le groupe était trop lent pour lui, et sa sœur marchait timidement derrière sans jamais le suivre dans ses aventures. Lassé de ce comportement de mouton, il avait décidé de lui tendre un piège après sa découverte de la fosse d’où s’échappait cette odeur épouvantable. «‘Ma ! ’Ma !» lui avait-il dit. «Viens voir, viens voir !» Ses tâches de rousseur dansaient presque d’excitation sur sa frimousse et ses yeux brillaient d’une malice démoniaque. Ils riraient bien. Elle allait sentir mauvais ! Ce serait drôle ! Il se moquerait d’elle ! Elle pleurerait peut-être. Emma pleurait plus souvent que lui. Lui c’était un garçon, il ne pleurait pas. Il était déjà grand. Les détails encore gravés dans sa mémoire, il se souvenait avec un pincement au cœur du froncement de nez de sa sœur, et puis il l’avait poussée. La tête la première dans le purin. Et il avait éclaté de rire. On l’avait grondé, et il avait fallu abréger la visite. Il n’avait pas été content, pas content du tout. Pourquoi est-ce qu’on ne l’écoutait pas lui ? Il voulait finir la visite. Il n’avait pas vu les vaches encore ! Tout ça c’était de la faute de sa sœur. Elle n’arrêtait pas de pleurer. Et de se frotter les bras. Ils étaient tout rouge. Ce n’était pas drôle du tout. Emma était tombée malade. Pourquoi est-ce qu’elle avait des médicaments alors qu’elle ne se mouchait pas ? Le petit garçon avait mis très longtemps à comprendre ce qui s’était passé ce jour là.

Il avait toutefois fini par comprendre, plus tard, à l’adolescence, et ce jour-là il s’était promis de se racheter. De prendre soin de sa sœur et de veiller à son bonheur. Après le déménagement à Mansfield, la distance avait été le meilleur moyen pour la fratrie de se rapprocher. Ils étaient incollables l’un sur l’autre sans presque jamais se voir en dehors des fêtes ou de voyages exceptionnels. Un temps Wyatt avait même envisagé la possibilité de faire ses études de médecines dans le domaine de la psychiatrie, pour aider sa sœur. Il y avait finalement renoncé, découragé par la jeune femme, et aussi (surtout ?) de peur d’échouer à la guérir. Les choses allaient parfois très mal, et parfois mieux. Il le savait mais il n’avait jamais discuté directement avec Emma de ses troubles du comportement. Il ne faisait qu’analyser les informations qu’elle égrenait, et suivre de loin l’évolution générale de son état. Quand elle avait accouché de sa nièce, il avait cru un temps à son rétablissement. On n’accouchait pas sans devoir se salir un peu, et même une césarienne n’aurait pas pu lui éviter complètement le sang et la sueur. Élever un enfant impliquait beaucoup de désordre, de saletés, il était tout simplement impossible d’imaginer que sa sœur dans ses pires moments de crise puisse supporter les gribouillages de sa fille sur le mur ou bien les bêtises dans la cuisine mise à sac. Pourtant, elle semblait relever le défi avec brio. Mais les troubles ne s’étaient jamais vraiment fait oublier. Il n’y avait qu’à voir le brillant des petites bottes roses qu’Emily agitait autour de la taille de son oncle, fermement accrochée à lui comme un koala. Plongeant son regard dans celui de sa sœur, Wyatt y décela la peur qu’elle ne tarda pas à exprimer. Il se raidit à ses paroles, refoulant un grognement de déception. «Emma...» souffla-t-il à voix basse. Elle ne pouvait pas l’abandonner. Il avait passé des heures sur internet et au téléphone pour retrouver la ferme exacte où ils s’étaient rendus. Il avait négocié cette visite tout en essayant de faire comprendre à son interlocuteur qu’il n’était pas vétérinaire et que par conséquent il ne lui serait d’aucun secours pour la gestation de ses brebis. Il avait besoin de la voir, rien qu’eux, et Emily qui s’amuserait autant que lui quand il était enfant, et qui aurait le droit de visiter l’étable. Il avait besoin de lui parler. De lui dire qu’il avait tourné la page et qu’il pourrait faire avec Will. Et qu’elle lui manquait. Il voulait qu’elle refasse pleinement partie de sa vie, qu’ils passent des heures au téléphone, qu’elle lui raconte ses préoccupations. Il songeait même la présenter à Charlie. Mais rien de tout cela ne se ferait s’ils ne renouaient pas vraiment contact. Ses yeux trahirent une lueur de profonde tristesse à l’idée que ces mots ne se diraient finalement pas.

Il garda le silence, fixant Emma qui remettait ses cheveux en ordre, ignorant Will qui se faisait oublier derrière lui. Le gynécologue affirma sa prise sur le bassin de la petite fille qui avait cessé de gigoter en comprenant que la sortie serait peut-être annulée et pinça ses lèvres pleines d’un air désolé. On était loin de la joie qui émanait de leur petite bulle quelques secondes plus tôt. Le vert de ses yeux s’était considérablement assombri à la nouvelle. Quelques bruits de pas dans son dos lui indiquèrent que son beau-frère avait finalement dégagé le champs pour laisser cette crise familiale se régler sans lui. Sage décision. Le roux n’aurait pas supporté qu’il se mêle de cette histoire, et ça aurait ruiné tous ses efforts pour enterrer la hache de guerre. Sa respiration rauque était douloureuse alors qu’il commençait à se faire une raison, et baissait la tête vers la petite fille dans ses bras visiblement aussi déçue que lui pour des raisons bien différentes. Puis la petite voix de sa sœur résonna à nouveau dans la pièce, et son regard se reporta immédiatement vers elle. Malgré l’accumulation de conditions et les bégaiements maladroits, un sourire fleurit immédiatement sur ses lèvres et il fit glisser la petite fille le long de sa jambe pour la reposer au sol et se diriger droit sur sa sœur. «Emma.» dit-il en saisissant ses mains pour l’empêcher de tourner son alliance autour de son annulaire avant de les presser tendrement. «Tout va bien se passer. Je te le promets.» Son ton était encourageant et ses traits détendus l’invitaient à lui faire pleinement confiance. «Va mettre des baskets, je t’attends avec Millie dans la voiture.» Déposant un baiser sur la joue de sa sœur, il relâcha ses mains pour attraper celle de sa nièce qui avait repris son gazouillement heureux et énumérait déjà tous les animaux de la ferme qu’elle connaissait. Sans un mot à l’adresse de Will, le gynécologue descendit les escaliers avec la petite fille avant de l’installer à l’arrière de sa voiture de sport dont le toit était rabattu pour prendre le soleil. Après s’être glissé à la place du conducteur, le jeune homme se tourna l’air sérieux vers la banquette arrière. «Emily ? Il faudra écouter Maman d’accord ? Si tu es sage nous irons prendre une glace tous ensemble après. Promis ?» Les yeux pétillants, la petite fille hocha vivement de la tête et tendit son petit doigt qu’il attrapa avec le sien sans réprimer un petit rire. «Promis.» répéta-t-il sérieusement apercevant enfin sa sœur de l’autre côté de la route. On pouvait difficilement manquer le rutilant coupé sport rouge garé à côté de l’autre trottoir, mais il agita tout de même le bras pour lui signaler sa présence. «En route !» déclara-t-il alors que la jeune femme bouclait sa ceinture à côté de lui en quittant prudemment sa place de stationnement.
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MessageSujet: Re: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Sam 23 Mar - 19:07

Emma tenait à son frère. C'était une certitude indubitable, et même dans ces moments enfantins où ses crises d'angoisse la rattrapaient et qu'elle le maudissait d'en être à l'origine, elle le savait. Leurs liens étaient indéfectibles, quoi qu'on en pense autour d'eux, quoi qu'ils aient à endurer. Elle s'en était particulièrement rendue compte lorsqu'il était parti, quelques temps, et qu'ils s'étaient trouvés l'un comme l'autre dans l'incapacité de rester sans parler plusieurs jours d'affilés, quoi que les conversations téléphoniques n'aient pas l'intensité de véritables rapports sociaux. Alors effectivement, il semblait d'une logique simpliste qu'ils rattrapent le temps perdu, tant de par leur éloignement géographique que leurs disputes répétitives suite à son retour, et ce dans une action qui avait cela de solennel qu'elle était symbolique au possible: la ferme. Cette ferme. Un instant Emma avait songé au trouble que Wyatt s'était causé par la recherche de celle-ci, la prise de rendez-vous, l'organisation... Il avait vraiment envie que les choses s'arrangent une bonne fois pour toute, qu'ils puissent à nouveau s'accorder du temps, qu'ils puissent enfin profiter d'une relation fraternelle complice sans l'ombre d'un nuage. Jolie perspective qui arrachait aux lèvres tremblantes d'Emma un sourire apaisé.

Pourtant tout n'était pas si simplement parfait. Il ne suffisait pas de vouloir cette réconciliation de tout son coeur, non... Comme la plupart des choses de ce bas monde, cet idéal à atteindre n'avait rien de gratuit; il fallait se battre pour l'obtenir. Et se battre de telle sorte qu'Emma n'était seulement pas sûre d'avoir la force de le faire. Elle devait retourner à la ferme. Revoir ces animaux répugnants, sentir à nouveau cette odeur nauséabonde malmener ses facultés olfactives, se retrouver, petite, souriant gaiement, une forme de lueur admirative dans les yeux alors même que sa vie était sur le point de devenir un enfer. Une torture. La simple perspective de cet après-midi effrayait l'âme d'Emma d'une illusion incontrôlable. Elle voulait qu'on la rassure, qu'on comprenne, qu'on l'écoute, qu'on sache combien elle était terrorisée, combien elle souffrait, combien elle aurait préféré courir sous ses draps fraîchement lavés et rester cachée dans ce cocon pasteurisé qui lui était si confortable. À l'expression de ses doutes, la rouquine vit la mine d'Emily s'assombrir d'une déception dont elle avait déjà été témoin, mais rarement la cause. Sauf peut-être lorsqu'elle lui refusait un bonbon en raison de la proximité temporelle du prochain repas. Mais dans ce cas de figure, elle ne se sentait pas aussi coupable que maintenant. Elle se raisonnait; c'était pour son bien. Pour sa santé, son bien être. En l'occurrence, elle décevait sa fille parce qu'elle n'était pas capable d'affronter ses peurs et ce passé envahissant qui, elle en avait l'impression, déterminait aujourd'hui l'essence de son existence. Ce spectacle était déchirant. Elle qui s'appliquait à répéter à sa fille d'aller de l'avant, de se battre pour ce qu'elle voulait -non pas au sens physique du terme, elle avait été très clair là-dessus- et de ne pas laisser ses peurs l'envahir, elle se retrouvait incapable de livrer la plus grande des batailles: une bataille contre sa propre personne, contre tout ce en quoi elle avait toujours cru, à savoir que jamais elle ne remettrait les pieds dans une ferme. On ne l'y reprendrait plus. Elle n'y retournerait pas, ah ça, jamais, au grand jamais. Ne jamais dire jamais.

Effectivement, elle allait apparemment devoir affronter cette terreur absurde qui la dévorait de l'intérieur. Après avoir laissé Emily glisser hors de son étreinte, Wyatt avança vers Emma, dont il prit les mains dans une volonté réconfortante. De cette manière, elle dut s'arrêter de triturer son alliance contre son gré, et trouva en compensation judicieux de se mordiller la lèvre inférieure sans réellement y prêter attention. Elle se sentait mal. Si mal. Impuissante, à vrai dire, si bien qu'elle n'entendait qu'à peine les mots de son frère s'échouer dans ses oreilles bourdonnantes. Elle en distinguait avec brio la sonorité, mais se trouvait en revanche dans l'incapacité chronique d'en déchiffrer le sens, comme si ces syllabes n'étaient plus qu'une succession illogique de sons dont elle ne comprenait plus la signification. Ses traits bienveillants parvinrent toutefois à la calmer, légèrement du moins. Elle prit une grande inspiration lorsqu'elle comprit qu'il allait quitter la pièce, et qu'elle allait devoir enfiler des baskets... Des vraies baskets. Pour pouvoir poser les pieds dans des espaces non nettoyés. Pire, des espaces sales. Un sol terreux, au mieux, qui lui rappellerait inévitablement ce fameux jour qu'elle tentait en vain d'oublier depuis une bonne vingtaine d'années. Elle acquiesça alors, ne réalisant que mal qu'il s'agissait là d'un renouvellement tacite de son engagement auprès de son frère, pour cette sortie qu'elle redoutait tant. Wyatt déposa un baiser sur la joue crispée de sa soeur, dont le front était plissé entre tristesse et angoisse, malgré le fait qu'elle s'efforçait d'afficher un sourire qui se voulait rassurant, mais devait à la vérité paraître déconcertant. Le jeune homme lâcha les mains de sa soeur, qui semblèrent tomber sous l'effet de la gravité, et partit avec Emily, refermant la porte sur sa petite voix clair qui commençait à énumérer toutes ces bêtes que précisément Emma craignait de ne rencontrer à la ferme. Soupirant nerveusement, dans une sorte de soubresaut qui ressemblait à un souffle en vibrato, la rouquine serra les poings à cinq reprises, les yeux clos, puis se dirigea vers le placard à chaussures, dans l'entrée. Des baskets. Elle n'avait pas mis de baskets depuis des années, peut-être. En avait-elle seulement encore une paire? Elle posa un regard satisfait sur le meuble où s'affichaient de manière parfaitement organisée les chaussures de la petite famille, comme si ce semblant d'ordre permettait de rationner son monde et rassurer son âme en peine, apportant une forme de contrôle à cette sortie que précisément elle ne contrôlait plus du tout. Accompagnant son regard de son index pour plus de clarté, elle se mit à la recherche de chaussures adaptées. Bingo. Troisième case, deuxième rangée; des baskets assez fines mais avec une semelle relativement confortable -et assez épaisse pour la maintenir à une distance raisonnable d'un sol maculé-, qui avaient toutefois l'inconvénient d'être blanches. Ceci dit, elle n'en avait pas d'autre paire, et blanches ou noires, elle aurait passé un temps fou à les nettoyer par la suite, quitte à ne jamais les remettre... au moins elle verrait les taches s'évanouir sous les soins qu'elle leur prodiguerait, et éprouverait peut-être une plus grande satisfaction à constater l'efficacité de son produit dans une optique de quasi stérilisation.

Les chaussures enfilées, Emma entreprit de prévenir son mari de son départ imminent. D'abord parce qu'il fallait bien qu'elle lui dise au revoir, et ensuite -surtout, peut-être- parce qu'elle avait définitivement besoin qu'il la prenne dans ses bras. « Will? » le professeur avait quitté la pièce quelques temps auparavant, souhaitant apparemment -et à juste titre- laisser entre eux les Pillsburys. Résultat, elle ne savait pas exactement où chercher son étreinte. En entendant son nom, il sortit de la chambre et se dirigea assez rapidement vers l'entrée, un sourire rassurant aux lèvres alors qu'il lui présentait déjà ses bras ouverts en comprenant qu'elle n'était guère tranquille. Elle s'y engouffra lentement, fermant ses yeux en tentant de respirer plus calmement. Elle devait y aller, elle le savait. Et d'ailleurs, Will le lui rappela quelques secondes plus tard; elle ne devait pas faire attendre son frère et sa fille. Un tantinet rassérénée, Emma acquiesça distraitement, daignant se dégager de son étreinte pour se diriger vers la porte d'entrée après avoir néanmoins pris soin de lui voler un baiser. Elle s'efforça de garder un rythme convenable en descendant les escaliers, songeant que retarder un peu plus le moment ne ferait qu'accroître son appréhension et retarder l'échéance, et donc de fait la fin de la balade. Elle avait hâte. Elle se projetait déjà un quart d'heure après l'épreuve, un sourire aux lèvres en tenant la main de sa fille et en riant avec son frère, sur le sol sec et sans terre des trottoirs de Lima, profitant du soleil et de l'odeur de fleurs fraîchement cueillies qui se dégageait de quelques boutiques sur le bord de la route. Un sourire apaisa ses traits. Elle semblait pouvoir se rassurer en songeant au fait que ce dur moment avait l'avantage de ne pas être infini. D'une manière assez stoïcienne, finalement, elle songea qu'elle n'aurait qu'à serrer les dents en attendant que ça passe. Quoi que ce n'était pas vraiment le but de l'exercice. Mais elle était trop nerveuse pour en envisager les bienfaits thérapeutiques ou les conditions de leur existence... Bientôt, elle déboucha sur la rue, où son regard fut immédiatement attiré par les mouvements de son frère, depuis sa voiture que, de toute façon, elle n'aurait pas tardé à remarquer. Prenant soin de regarder de chaque côté de la route à plusieurs reprises avant de traverser, Emma rejoint sa famille en s'installant à l'avant, bouclant sa ceinture. Elle tourna alors la tête vers Emily, tout sourire, visiblement heureusement que sa mère ait décidé de ne pas annuler leur escapade. « Tu es bien attachée ma puce? » L'enfant acquiesça, et Emma vérifia tout de même ses dires, par acquis de conscience, avant d'entendre son frère démarrer. Elle grimaça légèrement à l'idée du vent qui la décoifferait certainement, en vue du fait que le toit de la voiture était rabaissé. Il était logique, pour tout humain normalement constitué disposant d'une voiture décapotable, d'en ôter le toit dès lors que le climat le permettait... Seulement Emma n'était pas normalement constituée. Elle avait eu tout le loisir de s'en rendre compte depuis sa plus tendre enfance, et globalement, si sa situation s'améliorait, elle devait admettre que pendant longtemps sa vie avait été seulement régie par ses craintes irrationnelles. Un enfer qu'on n'envisageait seulement pas. On ne voyait généralement pas tout ce qui effrayait Emma en ce bas monde, toutes les sources potentielles d'angoisse pour la jeune femme, alors qu'ils étaient simples éléments du quotidiens pour les autres. Depuis quelques années maintenant, elle supportait de rouler les fenêtres ouvertes, de savoir qu'il y aurait peut-être un nœud quelque part dans sa chevelure flamboyante qu'elle ne pourrait pas faire disparaître tout de suite... mais en période de stress, c'était plus fort qu'elle, elle se concentrait involontairement sur tous ces petits détails qui additionnés semblaient faire de sa vie un désordre complet. « Et, hm... tu penses qu'on restera longtemps? » demanda-t-elle dans un sourire qu'elle essayait de faire passer pour distrait, comme si elle avait demandé ça sans réellement attendre de réponse, comme si elle n'était pas si démunie qu'elle n'y paraissait. Elle ne voulait pas que Wyatt pense que c'était une mauvaise idée, qu'il regrette d'avoir proposé ce plan ou même qu'il pense qu'Emma ne voulait pas coopérer. Ce n'était pas le cas, seulement elle préférait prévoir... elle ne pouvait pas non plus prétendre qu'elle était enchantée à l'idée de rester plus de cinq minutes dans la ferme. En revanche, elle était enchantée de prendre tout le temps nécessaire à d'officielles retrouvailles avec un frère qui comptait énormément pour elle. C'était précisément la raison pour laquelle elle était assise dans cette voiture, à ses côtés. Il y a bien longtemps qu'elle serait partie s'enfermer dans sa chambre, si ce n'était pas le cas.
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MessageSujet: Re: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Ven 26 Avr - 1:17

Ils n’avaient pas fait plus de deux cents mètres que déjà Emily gazouillait sur la petite banquette arrière de la voiture. D’un coup d’œil dans le rétroviseur, Wyatt s’assura qu’elle était toujours correctement attachée et ne put réprimer son sourire attendri en voyant la petite brune jeter ses mains en l’air dans le vent. Elle appréciait de toute évidence bien plus le voyage dans la décapotable de son oncle que sa mère. Son regard glissa discrètement vers la rousse assise à côté de lui et son sourire s’éteignit un peu. Ses traits étaient tordus en une grimace qu’elle avait de toute évidence du mal à aplanir. Reportant son attention sur la route, il essaya de chasser ces idées de son esprit pour se concentrer sur la destination que lui indiquait son GPS. Avant de démarrer, le jeune homme avait songé un instant rabattre la capote pour calmer sa sœur, mais il s’était finalement ravisé. Cette après-midi n’avait pas seulement pour but de renouer des liens avec sa sœur. Il voulait lui montrer que même avec les cheveux emmêlés, et même les pieds dans la boue, elle n’avait rien à craindre avec lui. Il avait beau être son cadet, il s’était juré de prendre soin d’elle. Il avait toujours été le plus fort des deux et il ne la pousserait pas plus loin que ses limites, cela ne l’empêchait toutefois pas de chercher à aller toujours plus loin. Le gynécologue entretenait toujours l’illusion qu’un jour tout ceci ne serait plus qu’un souvenir, qu’elle n’aurait plus cet air constamment inquiet lorsqu’elle sortait de sa bulle aseptisée. La culpabilité avait certainement un rôle à jouer dans ces efforts poussifs de montrer à Emma qu’elle était plus forte que ses peurs. Peut-être lui en voudrait-elle d’être aussi peu délicat. Il était prêt à payer le prix fort pour le reste de ses jours si cela signifiait que sa dette envers son aînée pourrait être effacée et qu’un jour ils pourraient s’adonner à des séances de pâtisserie couverts de farine et de chocolat tous ensemble. Rabattant ses lunettes de soleil sur le pont de son nez, il ne détourna pas le regard à la question de la rousse. Un moment de silence s’écoula avant qu’il ne se décide à lui répondre avec un enthousiasme un peu forcé. «Aussi longtemps qu’il faudra à Millie pour faire le tour de tous les bâtiments. Pas vrai Papillon ? On ne voudrait pas passer à côté de quelque chose.» Ses lèvres s’étendirent en un sourire blessé lorsque les gazouillements redoublèrent derrière lui. Le manque d’entrain de sa sœur était compréhensible, dans une certaine mesure. Il comprenait que l’idée de retourner dans une ferme, dans cette ferme en particulier, puisse la mettre mal à l’aise. Bien sûr qu’il comprenait... Mais ses tentatives pour se dérober et pour écourter leur temps ensemble n’en était pas moins difficiles à avaler. Ses mâchoires se contractèrent alors que sa salive se frayait un chemin autour de la boule qu’il avait dans la gorge. Elle n’était pas juste avec lui. Elle savait quelle valeur il accordait à cette petite escapade. Elle ne pouvait pas ne pas savoir le poids symbolique qu’il avait mis sur ces quelques heures entre Pillsbury.

Wyatt s’éclaircit finalement la gorge sans chercher à trouver le visage de sa sœur puis repris sur un ton plus calme mais d’une voix suffisamment forte pour ne pas disparaître dans les courants d’air. «Tu me fais confiance pas vrai ? Tu sais que je ne te forcerais pas à faire quelque chose dont tu n’es pas capable Emma.» Détachant sa main droite du volant il la posa délicatement sur le genou de la jeune femme pour le presser doucement. «Et si c’est trop on rentrera.» termina-t-il avant de reposer sa main sur le volant pour tourner à gauche et s’enfoncer dans la banlieue. Retombant dans un silence maladroit, le gynécologue qui d’ordinaire ne manquait pas de mordant ne savait pas quel sujet aborder en premier. Devait-il présenter des excuses qui ne seraient que partiellement sincères ou bien purement et simplement éviter le sujet ? Le mariage commençait à sérieusement dater. Il avait accepté la situation. Avec ou sans les avertissements de Rina Robertson. Tant que Will Schuester rendait sa sœur heureuse, il n’avait rien de plus à dire. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait de lui rappeler à quel point un raté comme lui ne méritait pas une femme aussi merveilleuse et qu’à la moindre incartade de sa part il n’avait plus que quelques kilomètres à faire pour lui refaire le portrait. Mais pour le bien d’Emma il saurait se retenir. Jamais ils n’iraient prendre une bière ensemble, et jamais il ne le considérerait réellement comme un membre de sa famille, bénie soit la conseillère pour avoir choisi de garder son nom de jeune fille, mais il pouvait se taire. Après tout, il supportait les bavardages de femmes aux hormones sérieusement troublées toute la journée, ce n’était pas une choucroute capillaire qui viendrait à bout de sa patience. Wyatt inspira profondément avant de relâcher les muscles de ses épaules qui s’étaient tendus sans qu’il ne s’en rende compte alors qu’il était perdu dans ses pensées à propos de Will. Fronçant les sourcils en voyant l’état du chemin sur lequel il allait devoir engagé son coupé pour atteindre la ferme, il secoua la tête d’un air amusé. «Ça promet...» marmonna-t-il à la première secousse due à une des trop nombreuses ornières. Jetant immédiatement un regard mauvais par dessus ses lunettes à sa sœur, il ajouta d’un ton moqueur «Pas de “je te l’avais bien dit” ! Au moins la route est sèche et ça ne va pas salir tes baskets.» Avec un clin d’œil, il pénétra la cour du bâtiment principal pour garer sa voiture à côté d’un gros quatre-quatre qui n’était plus de la première jeunesse. Sans attendre une seconde de plus, il sauta hors du véhicule pour en faire le tour et ouvrir la porte de sa sœur en lui tendant la main pour l’aider à en sortir. «Milady.» Une fois debout à ses côtés il se pencha vers la banquette pour en extraire la petite boule d’énergie qui trépignait déjà d’impatience à l’idée de voir des vaches. À peine posée au sol, la petite fille avait filé à toute vitesse pour faire le tour de la cour dans l’espoir de tomber sur un animal quel qu’il soit.

Sans pouvoir retenir un pouffement de rire, Wyatt leva les yeux au ciel et referma la porte avant de poser sa main dans le dos d’Emma pour l’encourager à avancer vers l’entrée de l’imposant bâtiment. «Je suis vraiment content que tu sois venue jusqu’ici.» murmura-t-il à sa sœur. «Et avec une Emily aussi remontée, on devrait avoir du temps pour parler. Elle tient de moi cette petite. C’est une vraie Pillsbury !» Quelques pas à l’intérieur de la bâtisse suffirent pour comprendre qu’il devait s’agir de la maison du fermier qu’il avait eu au téléphone, vide. «Quelqu’un ?» lança-t-il d’une voix forte dans l’espoir d’attirer l’attention de quelqu'un qui lui offrirait quelques minutes de plus pour se décider et plonger la tête la première dans la discussion sérieuse qui les attendait.
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MessageSujet: Re: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Jeu 9 Mai - 17:07

Emily était plus enthousiaste que sa mère. La conseillère d'orientation l'entendait rêvasser aux animaux qu'elle espérait rencontrer à la ferme, ne prenant pas la peine de la corriger lorsqu'elle mentionna une girafe. Les traits crispés d'Emma la privaient de ne formuler une quelconque objection. Elle tenta toutefois de se calmer un peu, lâchant lentement un souffle qu'elle n'avait pas eu conscience de retenir jusqu'à lors, pour s'efforcer à demander à son frère s'il savait estimer le temps qu'ils auraient à passer à la ferme. Si elle s'appliquait, en y mettant toute la conviction qu'il lui était possible de concevoir, à avoir l'air toute à fait à l'aise avec cette visite, elle ne put s'empêcher de constater que le sourire de Wyatt s'était évanoui lorsqu'il avait réalisé que, non, elle ne demandait pas ça par simple curiosité. Se sentant coupable de lui faire penser qu'elle avait hâte d'en finir, la jeune femme baissa les yeux devant le silence que lui offrit un instant son cadet, se mordillant la lèvre inférieure. Toutefois, lorsqu'il reprit, elle fut surprise de l'entrain dont il cherchait à faire preuve; il s'adressa d'ailleurs à Emily, peut-être pour chercher en elle l'excitation qu'il ne trouverait pas chez sa sœur -il venait de le comprendre, c'était précisément cela qui durcissait ses traits. Et il avait vu juste: la petite fille chantonnait de plus belle une nouvelle comptine sur les animaux en tentant de les compter sur ses doigts pour prévoir combien il lui serait donné d'en voir. Sa mère, en revanche, restait toujours silencieuse, comme une enfant qu'on venait de gronder, qui cherchait à se faire toute petite dans le maigre espoir qu'on l'oublie, qu'on oublie son affront. En l'occurrence, elle espérait peut-être par ce silence faire oublier à son frère qu'elle avait implicitement suggéré qu'elle aurait été mieux chez elle. Ou peut-être n'avait-elle rien trouvé d'autre à ajouter, pour lui assurer du contraire. Elle n'aurait pas été convaincante, de toute façon, parce que pas convaincue. C'était certain, il lui aurait été beaucoup plus facile d'entretenir une conversation autour d'une tasse de thé dans un appartement qu'elle aurait elle-même prit soin de nettoyer.

C'est son frère qui brisa le silence. D'une voix un peu plus aiguë qu'à l'accoutumée, parce qu'il tentait de la faire forte pour qu'elle parvienne aux oreilles de sa sœur, il lui assura qu'il ne la pousserait pas à faire quelque chose dont elle n'était pas capable. Si l'attention la touchait, elle n'était pas rassurée pour autant: comment pouvait-il savoir ce dont elle était capable? Même avec toute la bonne volonté du monde, il serait certainement enclin à surestimer ses capacités. D'ailleurs, ça était souvent arrivé à Emma qu'on lui dise "allez, je sais que tu en es capable, fais-le pour moi"... mais elle seule savait que ça lui était impossible, et que ce chantage affectif n'y changerait rien. Même Will s'y était adonné, quelques années auparavant, en tentant de lui faire manger des fruits non lavés. C'était même avant qu'ils ne soient ensemble. Elle lui en avait beaucoup voulu de la torturer de la sorte alors qu'elle savait pertinemment qu'elle n'était pas prête à manger un raisin qu'elle n'aurait pas pris soin d'astiquer elle-même. Ce que son frère ajouta la rassura cependant plus efficacement. Peut-être parce que sa main posée sur son genoux d'une manière protectrice la rassurait, comme si ce contact était une preuve qu'il était bien là, avec elle, qu'elle n'était pas seule dans cette épreuve. Peut-être aussi -et sûrement- parce que savoir qu'il y avait une échappatoire possible était tranquillisant: Emma s'était toujours dit que la psychologie humaine était ainsi faite que les hommes pouvaient escalader des montagnes qui leur semblaient préalablement hors de portée, si toutefois ils n'y étaient pas obligés, si cela relevait de leur propre volonté. Si au contraire on leur suggérer qu'ils étaient dans l'obligation d'escalader la plus petite des collines, ce périple leur semblerait insurmontable. Peut-être parce que la volonté d'autrui l'emportait alors sur la leur. Peut-être parce que l'idée de contrainte pesait sur leurs épaules, qu'ils auraient pourtant senties plus légères si la décision était prise de leur propre chef. Affichant cette fois un sourire plus sincère, Emma posa sa main sur celle de son frère, rassurée à l'idée qu'il ne la forcerait pas à faire quoi que ce soit si elle ne s'en sentait pas capable. « Merci. » Son ton à elle était plus posé, trop peut-être pour qu'il ne puisse l'entendre. Les syllabes s'étaient probablement évanouies dans l'air qui s'engouffrait dans l'habitacle depuis les bordures du pare-brise. Mais peu importait, son témoignage d'affection en disait déjà long.

Bientôt, la voiture s'engageait sur une route en mauvais état, ce qui eut pour effet de l'agiter vivement. Emily avait l'air de trouver ça drôle, considérant probablement les secousses comme un moyen de faire du manège dans une véritable voiture. Emma quant à elle fronça légèrement les sourcils à la vue du chemin. Bien qu'elle restât silencieuse, son frère tourna le regard vers elle en suggérant qu'il lui était interdit d'affirmer que c'était une mauvaise idée, comme elle l'avait prédit. Elle grimaça légèrement, taquine, haussant les épaules en réalisant qu'il avait raison: les irrégularités de la chaussée signifiaient effectivement que la sécheresse du sol lui permettrait de ne pas salir ses chaussures. Et elle en était ravie. Lorsqu'ils arrivèrent près de la ferme, Wyatt sortit le premier, laissant s'échapper la petite fille qui trépignait d'impatience à l'arrière de la voiture, ouvrant ensuite à son aînée en l'affectant d'un "milady" qui la fit légèrement rire alors qu'elle posait un pied à terre, s'extirpant hors de la voiture lentement. Emily, elle, commençait déjà à courir dans tous les sens, et si cela amusait son oncle, sa mère en revanche en était plutôt inquiétée. « Ne vas pas trop loin, Ems! » demanda-t-elle en poussant sa voix pour qu'elle l'entende, malgré la relative distance qui les séparait désormais. Une fois la portière refermée, le gynécologue revint vers sa sœur, qui lui offrit un sourire tendre en l'entendant dire qu'il était content qu'elle soit finalement ici. En tout cas, il n'avait pas tort, Emily n'allait certainement pas s'ennuyer; il ne fallait pas compter sur elle pour venir se plaindre et demander de rentrer. Pas comme Wyatt, le jour où eux-mêmes étaient venus. Non en fait, elle était plutôt aussi contente que ce que ne l'était Emma la première fois qu'elle était venue ici. Restait à souhaiter une autre fin à sa fille... non c'était stupide. Il ne lui arriverait aucun mal, elle allait s'amuser et raconter des années durant combien elle avait apprécié de voir des lapins et des poules. Les deux adultes se mirent à la recherche du fermier avec qui Wyatt avait fixé les modalités du rendez-vous. Quelques secondes après que le jeune homme n'ait lancé son avis de recherche à quiconque voudrait bien lui répondre, des pas lourds se firent entendre depuis l'escalier en bois du fond de la bâtisse. Un homme en salopette, bien portant, les joues rosies par la trop longue exposition au soleil qui baignait la ville depuis quelques jours et tenant dans ses mains un chiffon sale vint vers eux en sifflotant. « Monsieur... Pillsbury, c'est bien ça? » lorsque Wyatt acquiesça, l'homme reprit d'une voix grasse et profonde qui se perdait en partie dans sa barbe poivre-et-sel. « C'est moi qui vous ai eu au téléphone, on vous attendait. Enchanté! » Annonça-t-il en terminant sa marche vers eux, arrivant bientôt à leur hauteur. « Alors c'est vous la petite dame? » Demanda-t-il à Emma d'un ton bienveillant qui la poussa à acquiescer dans un sourire poli. Elle ne savait pas trop jusqu'à quel point Wyatt avait été précis dans sa requête. Peut-être avait-il simplement mentionné la présence de sa sœur, d'où la remarque du fermier. Ce dernier tripatouillait son chiffon comme pour s'essuyer les mains, ce qui semblait assez étrange étant donné le fait que ledit chiffon semblait couvert de ce qu'Emma supposait être de la graisse de tracteur, qui le rendait plus sale encore que les mains sombres de l'homme qui venait de les accueillir. « Hum... je ne vous sers pas la main, j'étais en train de bricoler. » Suggéra-t-il en pointant son pouce derrière son épaule, signalant de cette manière l'endroit d'où il venait. Ravie de cette lucidité empathique, Emma lui sourit de plus belle. « Je ne me rappelle plus très bien ce qu'on avait convenu... vous préférez qu'on vous fasse visiter, ou vous préférez voir ça par vous-même? » Il était vraiment poli, et en tout cas vraiment gentil d'accepter de les laisser venir comme ça. Emma n'avait pas vu de pancarte qui proposait des visites, cette ferme était son lieu de travail, et pas un lieu touristique, rien ne l'obligeait donc à être si aimable. « Enfin ce n'est pas non plus un musée, je pense que vous saurez différencier une vache d'un cochon par vous-même! » Annonça-t-il en plaisantant, alors qu'Emma riait aussi légèrement. « Je pense que, hum... elle tourna la tête vers son frère, l'air hésitant. On va se débrouiller? » À l'approbation de Wyatt, la jeune femme reporta son regard vers leur interlocuteur. « Merci beaucoup monsieur! » Articula-t-elle en tournant les talons -ou en l'occurrence les baskets-, se retournant une dernière fois en entendant l'homme reprendre. « Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez où me trouver! » Elle le remercia à nouveau dans un hochement de tête, puis les deux Pillsbury sortirent. Alors c'était ça... ils y étaient. Et n'étaient plus que tous les deux, avec Emily qui papillonnait presque littéralement quelques mètres plus loin. Pour l'instant ça ne se passait pas trop mal, à ce que pensait Emma. Peut-être parce qu'elle n'avait encore vu que la partie propre et non boueuse de la ferme. Heureusement que le sol était sec.
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MessageSujet: Re: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Ven 31 Mai - 22:19

Mon dieu, pouvait-il essayer d’être un peu plus cliché ? se demanda Wyatt en détaillant le fermier de la tête aux pieds. En fait oui, il aurait pu mettre son Stetson pour affirmer que c’était un homme du Midwest, un vrai. Mais c’était à peu près tout. Quelle idée avait-il eu de vouloir réarranger des souvenirs d’enfance avec Emma pour retrouver leur complicité passée ? Vraiment, un assortiment de petits-gâteaux dans la pâtisserie la plus hygiénique de la ville aurait pu faire l’affaire. Sans compter que ça aurait été plus dans le style d’Emma, et le sien pour être tout à fait honnête. Non pas par passion pour le sucre, mais parce qu’il n’aimait pas la campagne. Il avait beau avoir grandi à Lima, il n’avait jamais eu le moindre point commun avec ces fils de fermiers pour qui nourrir des vaches constituait un passe-temps aussi bien qu’un gagne-pain. Plutôt mourir. Et puis qui portait encore une salopette de nos jours ? Toutefois il garderait ses remarques pour lui, ne souhaitant pas exactement être chassé du domaine à coups de fusil pour avoir heurté sa sensibilité. Sa nièce profiterait de toutes les joies de la ferme pour trois, il profiterait de deux des femmes de sa vie, et voilà tout. Le jeune homme plaqua son sourire le plus professionnel pour accueillir leur hôte mais ne put s’empêcher de grincer des dents en voyant l’état des mains du propriétaire. S’il comptait leur serrer la main, les choses allaient vite prendre une tournure des plus déplaisantes. Le torchon sur lequel il s’acharnait n’arrangeait pas les choses. Il avait promis à Emma que tout se passerait bien. L’enduire de graisse de moteur avant même qu’ils n’aient posé un pied dehors ne correspondait pas exactement à sa définition de bien se passer.

La voix du fermier ressemblait davantage à un orage qui grondait qu’à une suite de mot articulés, mais il rayonnait visiblement de plaisir à l’idée d’avoir des visiteurs et semblait avoir de bonnes manières. Même si le regard qu’il posait sur sa sœur aînée ne lui plaisait pas. L’homme, qui paraissait déjà grand de loin, faisait bien une demi tête de plus que lui, alors que Wyatt se targuait d’un bon mètre quatre-vingt, et il pesait au moins cinquante kilos de plus que lui. Sans oublier le fusil qu’il cachait certainement quelque part à proximité. Lui chercher des noises parce que ses yeux s’attardait sur Emma n’était définitivement pas une bonne idée. Sans compter que sa sœur, toujours aussi naïve, lui souriait de toute sa bonne nature. Cette femme aurait dû être canonisée de son vivant. Et ces sourires doux lui avaient manqué plus que ce qu’il n’avait imaginé. Une vague de tristesse voila un instant les yeux du jeune homme en songeant qu’il n’aurait jamais dû prendre le risque de s’éloigner de sa sœur à cause de son idiot de mari. Emma avait beau avoir fait des choix douteux dans sa vie amoureuse, elle lui avait donné la nièce la plus adorable de toute la création, et elle n’avait jamais changé. Il n’avait pas été juste à son égard. Il s’était juré de la protéger de tout mais au final il n’avait pas su la protéger de lui-même. Il fut tiré de ses pensées par le fermier qui continuait à leur faire la conversation comme s’ils étaient venu le voir lui, mais au moins il lui ôta l’épine d’une Emma couverte de cambouis en gardant ses sales pattes pour lui.

Le médecin suivit leurs rires polis par convention en laissant sa sœur s’occuper de la suite des négociations de peur de trahir ses pensées avec une remarque sarcastique qu’il ne pourrait pas retenir. Une fois débarrassés et hors de portée des oreilles indiscrètes, Wyatt se laissa aller à un éclat de rire franc. «C’est quand je croise des gens comme lui que je suis vraiment content que Rusty ne soit pas un fermier.» dit-il avec les yeux rieurs en se tournant vers son aînée qui n’osait pas faire un pas de plus dans la cour mais surveillait malgré tout sa fille de loin. «Tu imagines grandir dans un endroit pareil franchement ?» Prenant sa sœur par la main il l’entraîna en direction du grand bâtiment à leur gauche autour duquel Emily tournait sans jamais oser entrer. Lorsqu’ils pénétrèrent l’immense hangar, il ne vit que d’immenses silos de grain et des roundballers de foin empilés sur des mètres et des mètres, mais au bout du couloir de ciment, le soleil qui brillait lui indiquait que les vaches que cherchait sa nièce n’étaient sûrement pas très loin. Relâchant son emprise sur les phalanges d’Emma, il glissa ses mains dans ses poches et continua à avancer droit devant lui comme s’il avait la moindre d’idée de là où il allait. «Tu te souviens de la première fois qu’on est venus ici avec lui ? Il nous avait raconté que les Pillsbury étaient propriétaires de la plus grosse ferme du comté avant, et qu’ils avaient décidé d’aller vivre en ville pour faire fortune.» Il tourna le regard vers sa sœur avec un sourire qui ne releva qu’un seul coin de sa bouche. «On ne saura jamais si c’était vrai.»

Prenant son temps pour intégrer cet environnement gargantuesque, Wyatt se laissa bercer par le ronronnement des machines qu’on entendait au loin et qui résonnait doucement contre les parois de métal du bâtiment. Son regard tomba au sol alors qu’il cherchait un moyen de mettre les pieds dans le plat sans avoir l’air trop maladroit. «Tu... leur as reparlé depuis le mariage ? À papa et maman je veux dire. Elle n’arrête pas de m’appeler pour me parler de toutes les célibataires éligibles de Mansfield en ce moment, j’aurais presque envie de changer mon numéro.» Il roula des yeux en repensant à la conversation qu’il avait eu avec Rose juste avant de passer prendre Emma. Si seulement elle accordait à sa fille le quart de l’attention qu’elle lui portait, leur famille en serait peut-être un peu plus normale. Non pas que la normalité ait jamais fait partie du vocabulaire du clan Pillsbury. Pour eux il n’y avait que l’exception qui compte. Exceptionnellement riche, exceptionnellement beau, exceptionnellement intelligent, voilà avec quoi on lui rebattu les oreilles étant petit. Et Wyatt l’avait cru. Il y croyait toujours en grande partie d’ailleurs. Mais il souffrait de l’exclusion de sa sœur et préférait finalement se ranger de son côté plutôt que de continuer à servir les intérêts du clan dans leur conquête du monde des Ginger Supremacists. S’ils étaient suffisamment stupide pour ne pas aimer leur petite-fille autant qu’ils n’auraient dû parce qu’elle était brune alors ils pouvaient aller se faire voir. Maintenant qu’il avait remis le sujet du mariage sur le tapis, il lui suffisait de pousser un peu pour présenter des excuses maladroites mais sincères. Cherchant le regard de sa sœur, il s’immobilisa à ses côtés et pinça ses lèvres. «Je suis désolé tu sais... Pour... mon comportement.»
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MessageSujet: Re: 06. Being a ginger has plagued me my entire life.   Lun 8 Juil - 23:09

En un instant l'escapade à la ferme aurait pu se transformer en véritable cauchemar avant même de n'avoir réellement débuté. La raison de cette mise à mal des escomptées vertus thérapeutiques de cette sorite familiale résidait entre les mains du fermier. Il avait l'air bien élevé, et c'est précisément ce qui inquiéta Emma: un homme aux bonnes manières ne se contenterait probablement pas d'une salutation verbale, il souhaiterait montrer patte blanche en serrant la main de ses invités. Mais précisément, ses pattes n'étaient pas blanches. Loin de là. Derrière ses sourires polis, Emma devait reconnaître qu'elle espérait de tout cœur que, finalement, il ne soit pas si bien élevé que ça. Elle l'aurait préféré totalement mal poli, vieil ours qui refuserait de sortir de sa tanière et grommellerait en entendant qu'on le dérangeait dans ses activités. Vraiment, mieux valait qu'il se froisse et réclame sèchement que Emma et Wyatt se débrouillent sans lui et sans bruit plutôt qu'il se propose de les saluer d'une proximité dérangeante en vue du nombre de microbes qui festoyaient gaiement jusqu'au creux de ses paumes. Heureusement donc, il n'en fit rien. Emma n'aurait pas à grimacer, encore moins à courir à l'extérieur pour imbiber ses mains du gel hydroalcoolique qu'elle n'avait pas pu s'empêcher de fourrer dans son sac avant de partir. La fratrie se contenta de s’éclipser en vue de leur tour de la ferme, qui pourrait finalement se faire -Emma l'espérait de tout cœur- sans encombre. Aussitôt dehors, aux sourires complaisants -et probablement un peu forcés- de Wyatt se substitua un regard rieur et peut-être un peu moqueur. Si son ton ne manqua pas de faire se fendre les commissures de sa sœur, cette dernière tenta tant bien que mal de réprimer ce sourire qu'elle jugeait inapproprié. « Oh, Wyatt! Tu exagères, il est adorable! » Même si, certes, il portait une salopette... La suite du discours de son frère l'aida avec une efficacité déconcertante à se débarrasser de ce petit sourire coupable qui trônait sur ses lèvres fines. Vivre à la ferme? C'était probablement l'un de ses pires cauchemars; il suffisait de voir la difficulté qu'elle avait eue à venir jusqu'ici pour quelques heures seulement. « Quelle horreur. » Souffla-t-elle à mi-voix à la simple idée de devoir vivre, jouer, manger, dormir dans une ferme. Qui pouvait infliger ça à un enfant? « Bonne question! Je me suis toujours demandée s'il ne s'était pas un peu moqué de nous... personnellement je l'ai cru, au début. » Elle avait toujours été naïve, il aurait été vain de le cacher; en revanche, elle tenta de s'en défendre dans un petit rire à l'arrière ton honteux. « Mais après réflexion, ce n'est pas possible. Non non non, on n'a vraiment pas le gène du fermier chez les Pillsbury. » Elle grimaça à nouveau légèrement à l'idée seule d'avoir à accomplir des tâches fermières, puis décrispa ses traits pour offrir à son petit frère un sourire complice qui suggérait dans le même temps qu'elle était bien consciente qu'il ne s'agissait pas d'un gène... mais si ça avait été le cas, elle n'en aurait certainement pas été dotée.

La faire grandir dans une ferme aurait été une bien pire condamnation que le fait de lui préférer son frère. Elle préférait nettement être laissée dans son coin, quitte à parfois se faire oublier, plutôt que d'avoir à affronter cette épreuve chaque jour de sa tendre enfance... Un enfant normalement constitué ne ressortait pas indemne de ce genre d'expériences traumatisantes. C'était ce qu'elle pensait. Et puis son regard se posa sur Emily, fascinée par un lapin, accroupie près de sa cage en riant aux éclats lorsqu'il bougeait son museau. Lucidité soudaine. Pour un enfant normalement constitué, ce n'était pas une expérience traumatisante. C'était précisément parce que c'en avait été une pour Emma qu'elle était aujourd'hui anormale. C'était parce qu'elle n'avait pas apprécié sa sortie à la ferme comme le faisait Emily qu'elle jugeait logique pour un enfant d'exécrer tout ce qui se rapportait à cette univers boueux. Sa norme à elle était mesurée depuis une âme quasi-intrinsèquement anormale. Et prendre du recul par rapport à tout ce qu'elle était, toutes ces bases sur lesquelles elle s'était construite lui semblait impossible. Elle ferait un petit pas en avant: elle admettrait qu'Emily puisse s'amuser. Qu'un enfant puisse éprouver du plaisir à gambader près des animaux d'une ferme. Que sa fille pouvait être heureuse à cet endroit même dont elle avait cauchemardé des années durant.

C'est la voix de son frère qui l'extirpa de ses pensées aigres-douces. Si le sujet engagé était plus grave, il s'empressa de l'envelopper d'une jolie touche d'ironie qui eut le mérite d'aider Emma à l'aborder avec un peu plus de sérénité. « Tu n'as pas fini d'entendre parler de Mansfield... Si tu veux mon avis, à moins que Charlie ne devienne subitement rousse, il serait effectivement plus efficace que tu changes de numéro! » C'était l'expérience qui parlait. Si elle n'avait pas eu droit à cette délicate attention, elle avait en revanche ouï des centaines de fois ce petit conseil: "tu es jeune, tu devrais attendre de voir si tu ne rencontres pas quelqu'un d'autre" -entendre quelqu'un de roux. C'est aussi la raison pour laquelle les parents de Emma s'étaient montrés très distants depuis son union officielle avec Will. Ils s'étaient bien doutés, à la naissance de Emily, que Emma n'était plus à la recherche de quelque roux que ce soit. Peut-être cependant avaient-ils espéré que cette brunette reste cantonnée au statut d'enfant illégitime, et qu'une union officielle entre Gingers effacerait la mauvaise réputation que cet accident de parcours aurait provoqué. « Rapidement seulement. Pour les anniversaires, tout ça... des formalités, je dirais. » Les yeux de la jeune femme s'égaraient sur le sol, étudiant méticuleusement le parcours à emprunter pour éviter à ses jolies baskets de ne se perdre en milieu hostile. Elle avait du mal à reconnaître ses pieds, d'ailleurs. Lorsqu'elle baissait les yeux, souvent par gêne ou par honte, elle avait l'habitude d'apercevoir une jolie paire d'escarpins de couleur vive qui lui donnaient une allure pressée. Aujourd'hui, elle était plus petite qu'à l'accoutumée -même s'il fallait admettre que les semelles épaisses et souples procuraient une agréable sensation de légèreté. Elle soupira. Elle avait fini par admettre qu'elle ne ferait pas changer d'avis ses parents; ils détesteraient toujours autant Will, ils placeraient toujours quelques sous-entendus sur la chevelure châtain d'Emily au détour d'une conversation aux allures anodines. Elle serait toujours leur freaky deacky, et jamais ils ne daigneraient la considérer comme une femme épanouie et ayant fait de gros progrès. Après de longues années de batailles successives, Emma avait déposé les armes. Ils ne cautionnaient pas son mari, ni même sa fille... ils ne la cautionnaient pas elle. Alors tant pis, ils se limiteraient à des conversations rythmées par des dates clés sur un calendrier et à des sourires parfois forcés.

Le mariage. Sujet houleux. Pourtant finalement, s'ils étaient là, c'était belle et bien pour en parler. Pour tout dire, Emma avait pensé que ces réconciliations officielles se feraient sous forme d'abandon de charges: ils feraient table rase du passé d'un commun accord. Elle oublierait ses actions et paroles, elle oublierait son départ précipité de l'été dernier après la cérémonie, il oublierait qu'il n'acceptait pas ses choix, il tolérerait même qu'elle décide de sa vie par elle-même. Alors ses excuses sincères signifiaient plus encore qu'il ne pouvait le concevoir. Aussi Emma releva ses yeux ronds vers lui, stoppant ses pas comme pour mieux se concentrer sur ce qu'elle venait d'entendre. « Merci... » Elle reprit sa main dans la sienne, prenant une inspiration relativement importante. Il n'avait effectivement pas été très tendre avec le mari de la rouquine -qui d'ailleurs s'était souvent disputé avec lui à ce sujet. Mais elle détestait plus que tout être en désaccord avec son petit frère. « Vraiment, Wyatt... ça veut dire beaucoup pour moi. Je sais que tu n'aimes pas Will, que tu aurais préféré que j'épouse quelqu'un d'autre... » La main libre de Emma s'agitait aléatoirement près de son buste, comme pour appuyer ses propos. « Mais je suis vraiment triste que vous ne puissiez pas vous entendre. » C'était bien plus une constatation qu'un reproche. Elle n'avait aucunement l'intention de lui faire sentir qu'elle lui en voulait. Elle n'était seulement pas sûre d'avoir été fâchée, seulement... blessée. Après tout, c'était peut-être comme elle et ses parents; ils ne partageraient jamais rien de plus que des formalités. Emma les aurais voulu amis, mais force était de constater que cette vision devenait de plus en plus utopique, à mesure que le temps passait. « Alors... merci. » Elle supposait aussi que ces excuses signifiaient qu'il calmerait ses critiques à l'égard du professeur. Elle l'espérait de tout cœur, en tout cas, parce qu'elle savait pertinemment qu'elle ne pourrait se retenir de défendre son époux, ce qui mènerait quasi inévitablement à une dispute de plus et lui minerait le moral pour les trois jours à venir au minimum. Elle n'attendait pas de lui qu'il adore Will du jour au lendemain. Elle ne lui demandait seulement pas de le lui faire croire. Tout ce qu'elle voulait, c'était qu'il accepte le fait que, même s'il avait pensé dans un premier temps qu'il l'aurait rendue malheureuse, Emma était comblée en sa présence. Et ça n'avait certainement pas été facile à admettre pour le cadet Pillsbury.
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